Perdre ses repères à 12 ans.

L’année de mes 12 ans fut assez intense. Cette année-là, je terminais mon primaire. J’avais été accepté en profil enrichi pour la première année de mon secondaire. Durant l’hiver, j’avais rencontré mon père officiellement pour la première fois. Lui, sa conjointe, ma demi-soeur et mon petit frère. Cet été-là, j’ai même été bouquetière à leur mariage.

Le 3 août 2003, ma vie à complètement chavirée. Ce genre de moment où on s’y attend pas du tout. À l’époque, je passais mes étés chez mes grands-parents en Gaspésie, dans mon petit village natal de La Martre. J’ai toujours été énormément proche d’eux. Ce matin-là, je me suis réveillée dans les alentours de 8h30. Il faisait beau, le soleil brillait et les oiseaux chantaient. Quand j’ai descendu les escaliers, j’y ai vu toute ma famille. Tout le monde pleurait. À peine assise, ma grand-mère me demanda si j’avais bien dormi. Évidemment, je n’avais aucune idée de l’hécatombe qui me tomberait sur la tête dans les minutes qui allaient suivre. Elle a ensuite poursuivi en me disant  »Fille, ta mère a eu un accident hier ». Elle était partie en voyage à moto avec son conjoint et des amis motocyclistes. Bon, je m’en fais un peu, mais comme elle avait eu un accident quelques années plus tôt, j’ai simplement demandé si elle était blessée.  »Non fille, ta mère est morte ».

Ma mère et moi, en 1991.

À partir de ce moment précis, mon monde a subitement cessé de tourner. L’information fut longue à assimiler. Tellement que, il y a un an, j’ai réalisé que ma perception de cette journée-là était totalement erronée. Mon cerveau a littéralement bloqué certaines informations, modifier mes souvenirs dans le seul et unique but de me protéger.

Tout ce dont je me souviens, c’est d’être remonté à ma chambre, suivi de près de mon petit cousin et de ma tante. Celle-ci m’a jasé, m’a consolé. Mon cousin m’a lâché un truc du genre  »c’est comme si elle s’était dit que maintenant qu’elle connaît son père, je peux m’en aller ». Je ne me rappelle pas ce que je lui ai dit, mais de toute évidence, ça n’avait pas fait mon affaire et je me souviens très bien avoir eu envie de lui faire débouler les escaliers.

Les semaines qui ont suivi furent aussi intenses. En plus de devoir apprendre à jongler avec ces émotions-là, je devais déménager à 8 heures de chez moi, on devait gérer la curatelle publique, procéder au transfert d’école, et surtout, gérer tout le merdier qui entourait son décès. Elle est décédée au Nouveau-Brunswick, et les lois sont différentes de l’autre côté de la frontière. On a dû aller en cours contre les assurances, qui refusaient de payer sous prétexte que son taux d’alcool dépassait la limite permise (elle avait bu deux bières la veille de l’accident, et c’est arrivé dans les alentours de midi. Ça aura prit trois ans pour que le coupable passe en justice et reçoive sa sentence : une amende de 1 500 $. Pour avoir tué deux personnes (mon beau-père est également décédé cette journée-là), et en avoir blessé trois autres. Sans oublier qu’il a abandonné sa conjointe dans un véhicule en proie des flammes.

À tout ce beau cocktail d’émotions, ajoutez une rentrée au secondaire, la préadolescence, le retour de la  »ville » (nous habitions à Carignan depuis quelques années) vers la Gaspésie, dans un petit village d’environ 500 personnes.

J’ai eu, malgré tout, énormément de chance. J’y ai retrouvé de vieux amis avec qui j’avais perdu le contact. Je m’en suis fais des nouveaux. Ma demi-soeur était en même année que moi. J’étais très bien entourée.

Avoir eu des enfants m’a toutefois fait réaliser que je n’avais jamais complété mon deuil, même s’il s’était écoulé plusieurs années. Par exemple, je me souviens qu’un peu avant son 3e anniversaire de décès, j’avais retrouvé ma clé de maison, disparue depuis bien longtemps. Mon premier réflexe a été de crier à ma grand mère : Appelle maman, j’ai retrouvé la clé ! J’ai vécu une émotion similaire lorsque j’ai appris ma première grossesse, en 2013. Et à quelques occasions également. Enceinte, notre maman est notre référence. Moi, mes références ont été des amies, mon ancienne belle-mère et ma grand-mère.

Ma mère, environ un an avant son décès.

Ma mère n’aura jamais eu le bonheur de me voir gradué, ni obtenir mon DEC. Elle n’aura jamais eu le bonheur de devenir  »mamie poule ». Elle n’aura jamais connu mon formidable amoureux. Elle n’aura jamais eu la chance de me consoler lors de ma première peine d’amour. Elle ne m’accompagnera pas à mon mariage. Elle aura manqué plusieurs moments charniers de ma vie. Elle n’aura même jamais eu 40 ans.

Aujourd’hui, j’arrive à 30 ans. Mon deuil commence tout juste à se faire, près de 17 ans plus tard. Mais, chaque année, j’ai ce goût amer qui arrive en même temps qu’août. Malgré tout, je me suis promis que mes enfants connaîtraient leur mamie poule. Sa photo est accrochée à la maison, ils connaissent son histoire et mon plus vieux m’en parle souvent.

J’ai envie de terminer en vous disant ceci : profitez de vos mamans pendant que vous en avez l’occasion. On n’est jamais prêt de les perdre, qu’on ait 12 ou 70 ans. Profitez de chaque occasion pour les enlacer, les embrasser. N’attendez pas qu’il soit trop tard, car parfois, ça arrive beaucoup plus rapidement qu’on ne le pense.

Et vous, ça fait longtemps que vous avez vu votre maman? À quand remonte votre dernier beau moment avec elle? Racontez-nous une belle anecdote…

Publié par sophiadaraiche

À mon tour de me présenter !Je me présente, Sophia, j’ai 29 ans, maman de deux enfants (4 et 7 ans). Je suis adjointe administrative pour notre propre entreprise en télécommunications, avec mon conjoint. On habite tout près de Rimouski, mais j’ai grandi dans un petit village de la Gaspésie. Nos enfants sont deux enfants incroyables qui nous testent énormément, mais qui nous impressionnent tous les jours. Mon grand est TDAH et TOP, et ma fille ne se laisse pas piller sur les pieds. On ne s’ennuit pas ! Dans mon ancienne vie, j’ai été TES et j’adorais ça. Je suis une fille qui est toujours présente pour les autres et je voulais changer les choses. Je suis le blog depuis les débuts, et quand j’ai vu l’opportunité de collaborer avec Famille Extra Large, j’ai sauté sur l’occasion : petite, je rêvais de devenir écrivaine, je dévorais les livres d’histoires fantastiques !

9 commentaires sur « Perdre ses repères à 12 ans. »

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